Uber France : entretien avec un Algérien qui a "traversé la route..."

Exploitation de ses chauffeurs, pression sur le gouvernement, conflit d’intérêt, opération coups de poings : l’affaire Uber continue à défrayer la chronique. Mais Macron, accusé d’avoir facilité son implantation en France, à l’époque où il était à Bercy, ne regrette rien : « J’ai permis à des milliers de jeunes de trouver un travail ». Algérie-Expat a rencontré un de ces « jeunes », qui a roulé plusieurs dizaines de milliers de kilomètre pour Uber... « pour gagner 50 euro par jour ». Il s’appelle Samir. Aujourd’hui, il regrette d'avoir « traversé la route… ». Entretien.

Algérie-Expat : Comment en êtes vous arrivé chez Uber ?

Samir : J’ai traversé la route… (rires). Plus sérieusement, j’avais déjà un travail et, comme il me restait pas mal de temps libre dans la journée, j’ai décidé d’avoir un complément de revenus. Je voulais un boulot facile à intégrer. Uber était l'idéal : pas de paperasse, pas de visite médicale. Une seule condition : une petite formation de sensibilisation à la sécurité. Une formalité. D’ailleurs, pour avoir déjà travaillé dans le transport public, Uber m’en a accordé une dérogation et exempté de cette formation. J’avais juste besoin de faire un saut à la préfecture, pour une récupérer ma carte de conducteur et me voilà chauffeur…

Algérie-Expat : Donc, on devient Uber en claquant des doigts…

Samir : Uber ne faisait aucune économie sur la distribution des cartes Uber et des autorisations. En quelques mois, il y avait des Uber de partout.

Ceci faisait partie de la politique de la maison : la méthode sauvage. C'est à dire s’imposer dans le paysage pour peser au niveau du gouvernement et l’obliger à libéraliser le marché pour eux.

Au début, c’était une bonne chose, car ça a permis à tous ceux, qui n'arrivaient pas à se faire embaucher ailleurs, de se caser. Notamment les jeunes issus de l’immigration. Mais, avec le temps, il y avait trop d’offres, trop de concurrences et peu de demandes.

Forcément, on travaillait moins et le peu de courses qu’on en faisait ne nous rapportaient pas grand-chose. Beaucoup de chauffeurs ne parvenaient pas (et ne parviennent toujours pas) à vivre de leur métier, si l’on peut appeler cela ainsi…

Algérie-Expat : Vous ne le considérez pas comme un métier à part entière ?

Samir : tout à fait. Chez Uber, il n y a ni contrat, ni salarié, ni voiture, ni bureau. C’est juste un site internet - l’application Uber - qui permet de connecter le client avec le chauffeur.

Tout le reste incombe au chauffeur : l’assurance des voyageurs (environ 2000 euro l’année), l’obligation de monter une auto-entreprise et, surtout, l’obligation d’acheter sa propre voiture. Une bonne cabriolet, neuve, noire, le genre de véhicules qui coûtent une blinde. Certains chauffeurs ont contracté des crédits sur 10 ans, pour se la payer mais, avec ce qu’ils gagnent, ce n’est même pas sûr qu’ils puissent tout rembourser.

Algérie-Expat : En moyenne, combien gagne-t-on chez Uber ?

Samir : Ah… on aborde les choses sérieuses. Tenez-vous bien : à moyenne de 9 euro la course, on fait un chiffre d’entre 50 et 150 euro jour, pour plus de 10 heures de travail. Soit 9 euro par course.

Mais ce n’est pas tout à fait ce qu’il nous reste pour vivre, une fois qu’on a payé les assurances, le contrôle technique et, surtout, le gasoil. Ce même gasoil qui vient de passer à plus de 2 euro le litre, alors qu’il était un 1 euro à la pompe.

Pour vous la faire courte, une fois qu’on a tout soldé, la commission prélevée par Uber compris (25 pour cent par course), on se retrouve avec 50 euro en poche. 5 euro par heure travaillée, soit la moitié du Smic.

Algérie-Expat : Mais c'est légal ?

Samir : Malheureusement, oui. Uber semble avoir bien calculé son coup. Je m’explique : il n y a aucun contrat entre lui et nous qui relève du droit de travail. C’est une prestation de service et chacun fait son affaire de ses recettes et pertes. C’est ce qu’on appelle vulgairement « la société Uberisée ».

En revanche, des hommes et des femmes sont exploités jusqu’à la moelle et le gouvernement ne bouge pas le petit doigt, pour changer les choses.

Ni les autorités ni personne d’ailleurs. Figurez-vous que nous n’avons même pas le droit d’emprunter la voie du bus. Ce qui nous aurait permis, aux heures de pointe, d’éviter les embouteillages et d’optimiser notre temps pour faire un peu plus de courses.

En l'état, tout est combiné pour nous enfoncer dans la moise : on n’a même pas de places de stationnement attitrées. Pendant la pause déjeuner, nous sommes obligés de payer les frais stationnement, ce qui nous ajoute encore des frais. Le reste du temps, nous roulons, souvent à vide, et nous consommons de l’essence.

Algérie-Expat : C’est donc à cause de ces outrances que vous avez décidé de « rompre » avec Uber ?

Samir : Tout a fait. Mais je n’arrête pas le transport. Je suis en pleine formation pour devenir chauffeur de taxi. C’est un peu dur, mais ça vaut la peine.

Le chauffeur de taxi est mieux formé et il gagne nettement mieux sa vie. Parfois, il peut se faire jusqu’à 600 ou 700 euro jour, quand il effectue une course commandée par les hôpitaux ou les assurances. Qui ne travaillent qu’avec les sociétés de taxi, mais jamais avec les Uber.

De plus, le taxi a pas mal d’aides : chaque mois, par exemple, il reçoit un chèque gasoil, qui permet de le soulager dans ses charges. Ajouter qu’il ne paye pas le stationnement et qu’il est respecté par le client et les autorités.

Selon des copains qui sont déjà dans le métier, je devrai pouvoir gagner jusqu’à 4000 euro par mois. À terme, je compte acheter ma licence. Cela devait me permettre d'économiser la location de la licence et de la voiture (environ 120 euro jour) et de gagner jusqu'à 2500 euros supplémentaire, tous les mois.

Mais faudrait-il que je puisse réunir l’argent nécessaire à son achat : une licence coûte 160 000 euro en région parisienne.

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