"Pour les Algériens, l'immigration est un choix fait par contraintes", Karim Khaled, Docteur en sociologie

Le flux migratoire est préoccupant aussi bien pour les politiques que les scientifiques. L'Algérie voit désespérément ses élites fuir à défaut de leur garantir une vie décente. En France, leur destination privilégiée, l'appréciation de leur présence oscille entre acceptation et stigmatisation. Leur départ de l'Algérie et leur intégration en France suscitent débats et moult réactions.

En effet, l'immigration a toujours été et demeure un enjeu politique pour les deux rives de la méditerranée. A l'approche des élections présidentielle en France, cette question est omniprésente dans le discours des candidats, toutes tendances politiques et courants idéologiques confondus.

L'Algérie souffre du départ massif de ses enfants. Pour saisir les raisons de l'exode des intellectuels algériens, comprendre ses origines, ses typologies, ses enjeux et ses impacts socio-économiques et politiques, Karim Khaled, docteur en sociologie, a bien voulu répondre à nos questions.

Spécialiste des questions migratoires et de l'Education, le chercheur algérien nous a accordé cet entretien pour nous éclairer sur cette épineuse problématique de "la fuite des cerveaux", du point de vu sociologique.

Pourriez-vous nous donner un aperçu des contextes historiques ayant marqué la migration intellectuelle algérienne ?

Pour saisir cette problématique, j’ai élaboré, sur la base des enquêtes de terrains et leurs croisements avec des données statistiques et travaux antérieurs sur la question, un modèle d’analyse sous forme de « quatre âges ». Une typologie selon quatre moments fondateurs de cette émigration intellectuelle algérienne qui a commencé essentiellement en 1847 avec Mahdi Skalaoui, le disciple de Sidi Boukabrine l’un des fondateurs de la confrérie «Rahmania» en Kabylie. [the_ad id="7305"] En effet, il s’est installé dès l’installation du colonialisme français, à Damas, en Syrie, où, plus de 2000 personnes qui l’ont accompagné, étaient des lettrés des Zaouïas et la confrérie qu’il dirigeait.

Dans le livre que j’ai publié «Les intellectuels algériens, Exodes et formes d’engagement» (éd : Frantz Fanon, 2019), j’ai détaillé ces grands moments historiques de l’émigration intellectuelle algérienne qui reste exemplaire vu son ampleur et ses effets structurels sur la société algérienne. Il s’agit en particulier d’une typologie sous forme de catégories d’analyse qui permettent de nous donner une analyse «archéologique» ou une forme «tectonique» de cette émigration intellectuelle qui date depuis plus de 170 ans. [the_ad id="7305"] Les deux premiers moments concerne l’époque coloniale et les deux derniers âges concerne la période post-coloniale.

Ces quatre moments fondateurs en L’occurrence, « l’âge d’appartenance », « l’âge des références épistémiques antagonistes », « l’âge des illusions et des volontarismes » et enfin, « l’âge des désillusions et des ruptures », ont chacun ses propres caractéristiques, qui sont-elles-mêmes, le produits des conditions historiques propres, transmises inconsciemment d’une manière trangenerationnelle sous forme de mémoires douloureuses.

Ainsi, l’émigration algérienne d’une manière générale et celle des élites en particulier prend corps dans la société et devient structurelle. [the_ad id="7305"] Sa forme structurelle est l’expression, entre autres, de la crise de l’université et de la recherche, notamment en sciences humaines et sociales, qui n’ont pas pu s’autonomiser pour s’interroger et rendre intelligible cette histoire refoulée, visible, rendu invisible.

Cette invisibilité a coûté cher à l’Algérie ; situation anomique aiguë, c’est-à-dire, le dérèglement générale des valeurs sociales, dont les rapports à l’acquisition des richesses, les rapports aux savoirs et ses porteurs, la corruption, les suicides, les accidents de la routes, des incivilités, les vagues de harragas, la fuite des élites et l’exil intérieurs vécu par des algériens conscient des enjeux, les violences….

Bref, une panne historique complexe difficile à désamorcer. [the_ad id="7305"] Cette situation ne peut, donc, qu’élargir ce que j’appelle les foyers migratoires dormants ; c’est-à-dire, l’existence de conditions objectives qui vont alimenter les prédispositions et les volontés migratoires des algériens.

Pourquoi la problématique de la migration intellectuelle, ou "fuite des cerveaux", est-elle si préoccupante pour les politiques et les scientifiques, notamment en Algérie ?

Il est important de vous rappeler que cette problématique visible est rendue invisible depuis l’indépendance, à la fois dans les discours politiques et même au sein de l’université à l’exception de rares études, rendues elles-mêmes invisibles. Il fallait attendre les années 90, que je qualifie de «  l’âge des désillusions et des ruptures » pour que cette problématique surgie en surface après les vagues d’assassinat des intellectuels, universitaires, journalistes…

Durant cette période la fuite des cadres, médecins, journalistes …a été accélérée et elle a pris de l’ampleur et devient visible. Et, malgré cette visibilité, l’université et le secteur de recherche restent incapables de produire de la connaissance et du sens autour de ce complexe phénomène.

Certains estiment que l'Algérie se trouve toujours piégée par ses propres contradictions et choix politico-économiques entamés depuis l'indépendance. Pourriez-vous nous éclairer comment cela peut expliquer cette "fuite des cerveaux" ?

En effet, il s’agit d’un piège systémique, vu la nature du système politique instauré juste après l’indépendance, notamment son caractère hégémonique et idéologie unanimiste, qui sont, dans leur essence, incompatibles avec l’épanouissement personnel et professionnel des élites, compétences, intellectuels. Il s’agit de la mort des sujets-pensants, qui sont censé être des acteurs de leur propre histoire et de celle de leur société.

Du coup, l’Algérie se trouve piégé par des échecs recommencés et des événements cycliques, donnant naissance à ce que j’appelle le « syndrome d’auto-destruction », Algéro-Algérien. Le malaise, en tant que construction socio-historique transgénérationnelle, est enfoui inconsciemment dans l’imaginaire et les mémoires collectives, pour prendre corps dangereusement dans la société.

Si on revient aux flux migratoires de l'élite algérienne post-indépendance, quelle distinction peut-on faire entre «la politique industrielle» et la «politique des bourses» prônées par l'Etat algérien durant les années 70 et 2000, respectivement ?

L’idéologie de rattrapage qui a caractérisé l’élite politique gouvernante dès l’indépendance a comme conséquences vouloir accélérer les réformes et entamer les politiques publiques en éducation, santé, économie,…afin de rattraper les dégâts causés par les 132 ans de colonialisme français. Malheureusement, ces politiques volontaristes ont donnés des effets pervers, dont le non retours de cadres envoyés pour recyclages durant les années 70 et le non-retour des premiers boursiers universitaires dès les années 80, après la réforme de la post-graduation en 1976.

Dans ce cas, on peut parler d'une immigration "officielle", organisée, choisie, orientée qui peut rentrer dans les stratégies de développement d'un pays, comme c'était le cas en l'Algérie. [the_ad id="7305"] En effet, il y avait des vagues de boursiers dans tous les secteurs confondues mais on ignore leurs impacts réels. Ce que je vous confirme que ces vague ont accéléré les vagues migratoires des algériens, après avoir découvert d’autres « Mondes ». Les retours ont été minimes.

Qu'en est-il des prédispositions "migratoires" intrinsèques de l'algérien ? Ou bien ses motivations sont-elles dictées exclusivement par le contexte et l'environnement socio-professionnel ?

Dans l’un de mes papiers, je parle des « Habitus migratoire » et des foyers migratoires dormants ; c’est-à-dire, des prédispositions socialement acquises par les algériens pour partir. Deux paramètres socio-anthropologiques structurent ces foyers dormants, en l’occurrence, la crise du communautarisme et la déliquescence des institutions. Les deux se croisent pour donner naissance à une crise profonde.

Par ailleurs, cette disposition qu'ont les algériens à quitter leur pays à tout prix n'est pas liée aux seuls problèmes socio-professionnels, c'est-à-dire, chômage, salaire, logement… , puisque même les personnes qui travaillent et qui ont toutes les commodités matérielles partent.

Transfert du savoir, système d'équivalence des diplômes et valorisation des compétences, à quel degré peut-on parler de "transnationnalité" de compétences ? Quel impact peut avoir ce départ massif de ses intellectuels sur le développement socio-économique de l'Algérie ?

La valorisation des compétences est liée à la problématique de la construction de l’Etat de Droit et l’émergence de la Citoyenneté qui permettent la formation libre des communautés de sujets –entrepreneurs. La « transnationalite » des compétences, quant à elle, est systémiquement liée à une équation de rapports de domination entre Etats. Les malheurs des uns fait le bonheur des autres. [the_ad id="7305"] Les autres ce sont des puissants du monde actuels qui profitent des matières grises des pays du Sud.

Pour un pays comme l'Algérie, l'impact de ce départ est à la fois économique, sociale et surtout épistémique, dans le sens ou la société algérienne souffre de la reproduction de sa matière grise. Cette dernière a comme conséquence, l’installation de la médiocrité érigée en système, c’est-à-dire, la médiocratie. [the_ad id="7305"] La réalité est amère, mais il faut l’affronter en la saisissant.

Un mot sur les derniers résultats des EVC qui donnent plus de 1 200 médecins algériens admis qui s'apprêtent à partir...

Comme développé plus haut, pour les algériens, l'immigration est un choix fait par contraintes. [the_ad id="7305"] Et quand il s'agit de l'élite, l'objectif derrière ces départs à l'étranger n'est pas toujours pour se former ou la recherche du savoir, l'acquisition et du développement de compétences ; il s’agit plutôt de la recherche de l’épanouissement personnel et professionnel avant tout, une façon d’exister librement.

Concernant ce nombre de 1 200 médecins algériens admis aux EVC cette année, si ce chiffre est confirmé, il s’agit d’un drame qui exprime davantage le malaise profond qui touche la société algérienne, notamment durant cette période du Covid, mais surtout par rapport à la problématique de l’accès des algériens aux soins de qualité.

Ce nombre de médecins, peut contenir automatiquement, après avoir été admis, des médecins qui ont déjà acquis un capital professionnel consistant, du coup, une perte sèche pour les structures de santé et pour l’encadrement de la relève, qui, ne peut voir dans ces « mobilités internationales » de leurs aînés et confrères, un échec professionnel, une atteinte dans leur soi-intime.

Ces atteintes de soi qui sont vécues comme des violences internes et symboliques expliquent dans la profondeur les causes de ces départs massifs, entre autres, des Médecins. Rien ne vaut la dignité humaine. Tout est lié à la construction d’un Etat de Droit.

Ces immigrés, ou plutôt l'élite algérienne est-elle toujours la bienvenue à l'étranger, particulièrement en France ?

C’est un problème récurrent lors des élections notamment présidentielles en France. [the_ad id="7305"] L’immigration est toujours un enjeu politique. Les visions idéologiques dans le champ politique Français sont divisées autour de cette question. Mais, du point de vu sociologique, ce que je peux vous confirmer, c’est que l’émigration-immigration sont des expériences sociales très doubleuses. [the_ad id="7305"] L’espace migratoire des élites en générale est vécu comme un double exil, « l’exil intérieur » dans le pays natal et « l’exil extérieur » dans le pays d’accueil.

Dans ces conditions, je parle des intelligentsias, intellectuels, élites « exiliques », une posture type des systèmes sociaux et politiques hégémoniques. Tous ces détails seront analysés dans mon prochain bouquin intitulé « le double exil des intellectuels algériens », programmé pour être édité d’ici peu.

Propos recueillis par S. Hamza

Karim KHALED. Docteur en sociologie (Université Paris 8) - option : Sociétés du Maghreb contemporain. Il est chercheur permanent depuis plus de 20 ans à Alger, de 1998-2019, chercheur au CREAD et depuis 2019 à nos jours à L'INRE.

Spécialiste des questions migratoires et de l'Education, il est auteur de plusieurs études sur l'universités, les élites, la migration et les associations. [the_ad id="7305"] A son compte un livre publié en Algérie : "Les intellectuels algériens, Exode et formes d'engagement" (éd. Frantz Fanon, 2019). Actuellement il travail sur un autre ouvrage : "Le double exil des intellectuels algériens".

Retour en haut